Pourquoi je kiffe la science les maths

On 23.05.2013, in communiquer, by Nicotupe

Ce billet est disponible en version audio:



Les camarades du café ont commencé une passionnante chaine je kiffe les sciences. Après Sirtin, une dizaine d’autres blogueurs ont partagé leur kiff sur leur blog : “Pourquoi Comment Combien“, “Ca se passe là haut“, “Le webinet des curiosités“, “Tout se passe comme si“, “Pourquoi le ciel est bleu“, Alan dans “Les coulisses de Podcast Science“, “Le monde et nous“, “Sciences dessus dessous“, “Le bLoug” et “Scepticisme scientifique“.

Tout intéressants qu’ils soient, ces exemples sont finalement très loin de mon kiff à moi personnellement moi-même. Alors c’est parti pour jouer aussi à ce jeu!

Les origines

La plupart des camarades du café qui ont joué le jeu de cette chaîne ont retrouvé dans leur plus tendre enfance des souvenirs de leur « kiff » des sciences. Pour ma part, ce cri du coeur pour ce domaine d’activité humaine est arrivé bien plus tard.

Jusqu’au BAC, j’ai toujours eu des « facilités » en sciences et tout particulièrement en math, mais ces facilités ne révèlent en aucun cas un « kiff ». Alors bien sûr, ayant toujours été curieux, parfois je me passionnais ponctuellement pour un sujet (comme la 3D où j’avais imaginé un système pour voir en 3D sans lunettes qui aurait été un parfait prototype de ce que l’on voit aujourd’hui sur tout plein de DVD. Bon bien sûr mon prototype était fait de papier et ne fonctionnait que sur 2cm…), mais tout cela restait très scolaire. Jamais je ne me suis pris à lire un magazine ou livre de sciences.

kiffefinal

Je prenais les exercices scolaires comme un jeu. Certaines parties du jeu m’amusaient naturellement plus que d’autres : j’adorais les premières démonstrations de 4e où, par une suite de phrases liées par des liens logiques, on démontre, on prouve de manière irréfutable un résultat! J’aimais moins apprendre par coeur les formules de la force d’attraction exercée par la gravité terrestre, de manière générale, le par coeur n’a jamais été mon ami.
Le vice du jeu scolaire atteignait parfois des limites quand mon père me faisait remarquer que je n’avais pas encore essayé de multiplier par le numéro de la page pour atteindre le bon résultat! Si je prends le temps de détailler cette période, c’est que je pense que comme beaucoup, je m’ennuyais parfois, d’autres je m’amusais mais pour sur je ne “kiffais” pas. L’enseignement de cette période ne développait ni ma curiosité ni mon esprit de déduction.

Reste que jamais je ne me suis vraiment demandé comment quelque chose marchait, jamais je n’ai démonté un moteur, tout au plus je tâchais de comprendre le sens des formules mathématiques qui passaient sous mes yeux sans qu’il soit prévu de nous les expliquer plus en détail.

Sortir du bac à sable

Après le bac, comme pratiquement tout élève bon en sciences dont l’un des parents est ingénieur, j’intègre les classes préparatoires aux grandes écoles. Et là, c’est la première grande révélation. C’est sans aucun doute la période de ma scolarité où l’enseignement était le plus adapté à ma façon d’apprendre. Le plus fantastique de cette période était qu’on repartait la plupart du temps de zéro; on expliquait tous les résultats depuis le début, sans supposer aucune connaissance préalable.

Ainsi, le premier cours de physique portait sur le système d’unités international, Podcast Science a fait deux épisodes là-dessus. Je découvrais alors que les unités n’étaient pas une sorte de truc inné qui fut toujours présent, mais que des gens avaient mûrement réfléchi à la chose (en fait ils s’étaient même battus pour ce résultat, mais ce genre d’anecdote historique, ce n’est pas à l’école que je l’apprendrais)! Je découvrais aussi qu’on ne peut pas faire n’importe quoi, que les unités ne sont pas là uniquement pour compliquer des exercices! Je crois que j’ai toujours eu une manière de penser très proche du monde des maths et à ce titre, les unités m’ont toujours profondément ennuyé. Je déteste aujourd’hui encore les conversions.

Mais imaginer que rien n’était dû au hasard est une idée qui m’a attrapé et ne m’a jamais relâché… Imaginer que les sciences que je découvrais étaient le résultat d’une montagne de pensée humaine était incroyable. Et surtout cela me donnait la possibilité de comprendre, de suivre la suite de résultats qui amène à la formule finale!

Le premier cours de mathématiques portait sur les bases de la logique c’est à dire définir ce que veut dire « La propriété A implique la propriété B ». Je découvrais alors ces mathématiques que j’aime encore aujourd’hui où tout est dit, tout est accessible, tout est défini et où l’on doit démontrer tout ce que l’on affirme.

Le premier gros kiff fût sans doute la démonstration de « 0x0=0 ». Cette démonstration est très simple, je l’ai même présentée dans mon dossier sur le zéro. Reste que je la trouve magnifique tant c’est un résultat que tout un chacun considère évident et que ce monde étrange des mathématiciens considère comme nécessaire à démontrer.

Le plus gros kiff de cette période et qui est resté jusqu’alors, c’est la découverte de cette imagination qui peut exister en sciences. Le programme de math de première année de classe préparatoire à cette époque consistait en gros à reprendre le programme du lycée en démontrant tout, en expliquant comment cela fonctionnait. J’y ai alors découvert que ce mignon petit monde où l’on a des chiffres, qu’on additionne, qu’on soustrait, ce qui nous permet de résoudre des équations, etc. n’était que le minuscule bac à sable de l’immensité des possibilités mathématiques.

À ce stade je savais que je kiffais les maths et comptais continuer à en faire une partie de ma vie, même si le métier de mathématicien, s’il est le meilleur métier, il n’est pas forcément celui avec le plus de débouchés.

J’ai alors intégré une grande école d’ingénieur où j’ai eu la chance de faire des maths « pures », ce genre de cours où seuls les membres du cours comprennent l’intitulé, mais où, contrairement à la biologie par exemple, n’importe qui connaît chaque terme pris à part, c’est juste l’association de ces mots qui donne vite mal à la tête.

Ce passage en maths pures était très réjouissant pour l’esprit, mais force était de constater que non seulement il n’aidait pas à la socialisation (extrêmement dur de parler de ce que l’on fait), n’avait pas d’applications claires à court terme (les maths pures sont ces domaines qui servent au bout de 50 ans minimum, je caricature à peine…) et nécessitait plus de temps le nez dans les livres que j’en passais. Alors, au hasard d’un cours, je découvris une science étonnante et qui me colle à la peau depuis : le traitement d’images.

Le traitement d’images

Quand Windows 95 est arrivé, un merveilleux logiciel était livré avec : PAINT! J’ai passé plusieurs heures à dessiner sur ce logiciel, mais surtout, j’ai ouvert des images! Alors oui, en 2013, ouvrir des images sous PAINT a l’air nul, mais à une dizaine d’années au début des années 90 c’était une grande découverte du monde des pixels. Je me demandais alors qui étaient ces artistes qui faisaient des oeuvres photoréalistes en colorant un à un les pixels de la couleur exacte qu’il fallait (sans me douter une seconde que c’était fait automatiquement…)

Paint, première rencontre avec le pixel

 

10 ans plus tard, en 2005, je redécouvrais le traitement d’images. Une science merveilleuse avec des mathématiques assez élaborées qui ne sont pas bridées par un monde réel (dans le formidable monde des images numériques, on peut se placer dans les espaces mathématiques les plus farfelus) et avec des applications directes et compréhensibles par le commun des mortels.

Alors là, c’était mon deuxième grand kiff scientifique, j’avais non seulement un domaine scientifique où je pouvais faire des maths qui me plaisaient et je pouvais en parler, y mettre des images pour faire comprendre ce que je faisais!

L'objet de ma thèse, passer de l'image de droite à l'image de gauche!

L’objet de ma thèse, passer de l’image de droite à l’image de gauche!

En toute logique alors, je passai trois ans le nez dans des équations imagesques, travaillant justement sur ces fameux pixels! Je deviens finalement docteur en traitement d’image (tout ça pour répondre « présent! » quand on demande s’il y a un docteur dans l’avion alors qu’un passager est malade).

L’enseignement scientifique

Mon troisième kiff pour les sciences arriva encore plus tard : pendant et après cette fameuse thèse. En France, les thésards peuvent faire du « monitorat », il s’agit de donner des cours en parallèle de sa thèse. J’avais deux options :

OPTION 1 : Donner des cours en fac de bio devant des élèves ne rêvant que de ne plus jamais faire de maths de leur vie avec la consigne expresse de ne pas faire de démonstration, d’explication et de trucs hors du programme.

OPTION 2 : Présenter ce que je voulais dans la salle PI du Palais de la Découverte devant un public de 9 à 99 sans culture scientifique présupposé, mais tellement passionné qu’il a même payé pour venir me voir.

Après une hésitation aussi longue qu’une transaction boursière, j’ai choisi l’option 2. Je tombai alors dans le département de math du Palais de la Découverte qui me présenta un visage des sciences que je n’avais tout simplement jamais croisé dans mon enseignement pourtant au top de ce que propose la France.

psPalais

Reconstitution : en exposé de math dans la salle Pi.

Malgré toutes ces études, je ne suis jamais allé faire un exposé de math au Palais de la Découverte sans apprendre quelque chose et revenir en me posant tout plein de nouvelles questions. Le Palais est une source incroyable de sujets mathématiques improbables et autres casses-têtes aussi élémentaires que soulevant de vraies questions mathématiques. Notre podcast sur le Palais ou les dossiers de Robin vous donneront une bonne idée de la chose… Le Palais, c’est faire de la science à diffuser là où l’enseignement, c’est faire de la science à résoudre des problèmes!

On y apprend aussi à faire de belles choses, comme ces tétraèdres de tickets de métro!

On y apprend aussi à faire de belles choses, comme ces tétraèdres de tickets de métro!

Et donc, ce dernier kiff, ce fut de diffuser les sciences au Palais. De voir la réaction du public, de le titiller volontairement avec des questions impossibles comme la dernière évaluation de 42, de réussir à faire faire des maths à une personne qui était arrivée en vous disant « Oula non, laissez tomber, les math c’est pas fait pour moi, je suis trop nul! Je viens juste vous amener mon fils » (une vraie conséquence à la con de l’enseignement tel qu’il existe actuellement…), de voir une personne se mettre vraiment à réfléchir et pas juste à donner toutes les réponses qui lui passe par la tête (comme j’ai pu faire en « jouant » avec les exercices du collège et qui est aussi une des conséquences de cet enseignement qui demande d’apprendre par coeur sans comprendre)! Je découvrais que cette science que j’aimais tant, tout le monde ne demandait qu’à l’aimer quitte à ce qu’on veuille bien les y aider!

Et surtout, même sur le casse-tête le plus simple (celui qui sert de test d’entrée pour la salle des récréations mathématiques par exemple), découvrir qu’il existe 1001 manières de l’expliquer et qu’il existe autant de manières pour mon interlocuteur de le comprendre!

Oui, ceci est un casse tête...

Oui, ceci est un casse tête…

C’est aussi à cette période que je découvre la diffusion scientifique dans les livres grâce à Simon Singh (si vous n’avez jamais lu le monsieur, courrez y, en particulier sur le théorème de Fermat et le Big Bang). Il me fait découvrir la vraie histoire des sciences, celle qui est tout sauf linéaire et qui est faite d’échecs aussi intéressant que profondément fondateurs pour notre civilisation!

 

Simon Singh, auteur de merveilleux livres de diffusion scientifique.

Nous sommes des animaux sociaux, je ne vois pas tellement l’intérêt de comprendre quelque chose pour moi seul comme je n’ai jamais compris cette mode dans les conférences scientifiques du jeu de « la plus grosse formule que personne ne comprend » (une façon de dire « je suis plus intelligent que vous » que j’ai toujours interprété comme « je ne sais pas m’exprimer en public »). La science est un sujet de réflexion, de discussion et de partage, que demander de plus!

Et les autres sciences là-dedans?

Il est vrai que là-dedans je parle surtout de mathématiques. J’ai toujours eu un rapport un peu bâtard avec les autres sciences : j’avais des bonnes notes à l’école, mais je ne « kiffais » pas. J’ai même détesté la mécanique quantique par exemple pendant un temps (maintenant ca va mieux grâce à M. Gisin entre autre). Il est vrai que certains sujets comme l’induction électromagnétique (le fonctionnement d’un haut-parleur) ou encore la thermodynamique (le fonctionnement d’un frigo) ont commencé à m’intéresser. La relativité avec son bagage mathématique m’a aussi passionné, mais c’est avec mon arrivée à Podcast Science il y a un peu plus d’un an que j’ai appris petit à petit à aimer les autres sciences. J’avais sans doute besoin, comme mon auditoire au palais, d’un interprète, un passionné qui me contamine de son amour pour cette formidable création humaine.

 

Pourquoi je kiffe la science?

On 13.05.2013, in communiquer, by Alan

Ce billet est disponible en version audio:


J’ai adoré lire les billets qui m’ont précédé dans cette chaîne… SirtinPourquoi Comment CombienÇa se passe là hautle Webinet des curiositéstout se passe comme si, Pourquoi le ciel est bleu… Presque tous ont en commun de placer l’origine de leur kiff dans l’enfance.

De mon côté, ça pourrait avoir l’air un peu différent: mon engouement n’a démarré que vers 30 ans, mais au fond, je crois que c’est bien la même histoire. Un petit détour par mon curriculum chaotique s’impose.

open_ampli_tunerComme beaucoup d’enfants, j’étais hyper curieux, je voulais comprendre pourquoi, comment, combien… Je démontais les appareils et je harcelais les adultes pour savoir à quoi servaient les transistors, les résistances, les bobines et autres machins qu’on y trouvait. Puis je tentais de les remonter, sans jamais trop y parvenir. Il me restait systématiquement 2 ou 3 vis orphelines et les appareils finissaient par changer de vocation.

Vinrent les premiers PC. J’avais 10 ans en 1981. Mon père a beaucoup hésité avant de me laisser y toucher… J’ai dû jurer de ne pas dégainer mon tournevis. Et là, j’ai trouvé de quoi assouvir ma curiosité quelques temps…

Dans un autre contexte, je serais peut-être resté ce gamin curieux toute ma vie. Dans ma réalité, c’était compliqué. En grandissant, je me suis rendu compte que je vivais dans une famille à problèmes. Long story short, je me suis épuisé à essayer de satisfaire des fous, je suis passé à côté de ma scolarité (il faut dire quel celle-ci n’a pas vraiment su m’accrocher non plus…), j’ai loupé l’initiation aux savoirs et je me suis retrouvé un beau jour plongé dans une vie d’adulte que je n’ai pas vu venir, sans trop comprendre ce qui m’arrivait.

Tout cela ne m’a pas empêché de fonder une famille, de faire carrière (dans l’informatique, forcément!), de réaliser quelques rêves, mais toujours avec un arrière-goût amer et un sentiment envahissant d’être passé à côté de quelque chose… J’aime apprendre, j’aime comprendre, je ne pouvais pas rester inculte toute ma vie…

D’abord, apprendre à lire

Voltaire

Seul le savoir peut éclairer la raison

Petit à petit, le naturel est revenu au galop, j’ai commencé par la littérature. Fermement décidé à me doter d’une culture générale, j’ai lu les classiques que j’avais négligés, particulièrement les Lumières, et j’ai vite senti que ce goût amer s’adoucissait un peu. Pourtant plus j’avançais et plus je me rendais compte que je ne savais rien… Et que je ne saurais jamais rien, face à l’infinité des connaissances, mais je m’en foutais. Mon but désormais n’était plus la culture générale, mais la variété de perspectives qu’offraient les auteurs, la diversité des visions du monde.

Un beau jour, par hasard au début des années 2000, j’ai entendu à la radio ces statistiques effarantes quant au pourcentage d’Américains croyant à une interprétation littérale de la genèse pour expliquer l’origine du monde. US_creationism_mapJe me suis d’abord indigné dans mon coin: comment pouvaient-ils croire à ces balivernes plutôt qu’à l’évolution pour expliquer l’origine des espèces par exemple? Puis je me suis un peu calmé… Pourquoi “croyais-je” moi même à l’évolution? Qu’avais-je compris de ses mécanismes qui la placeraient sur un autre plan que la croyance dogmatique? Le constat fut sans appel: je n’étais pas intellectuellement équipé pour en comprendre les mécanismes. Je me situais dans le même registre de pensée que les créationnistes: celui de la croyance. Et ça m’a vraiment perturbé. Il était temps que je commence mon éducation scientifique!

Lire la science

Ma famille compliquée ne m’a heureusement pas laissé que des emmerdements en héritage. Si mon père m’avait transmis sa passion de la musique et son intérêt pour l’informatique, ma mère – originaire du Yorkshire – m’avait transmis sa langue maternelle. Et pratiquer l’anglais couramment quand il faut s’attaquer à la science sans aucune espèce de background est une véritable bénédiction… J’ai commencé par les biologistes, Richard Dawkins, Neil Shubin, Stephen J Gould, Charles Darwin lui-même, les athées militants, Christopher Hitchens, Sam Harris, des auteurs généralistes, Simon Singh, Matt Ridley, des sceptiques comme Michael Shermer, puis j’ai élargi le registre avec Brian Greene, Stephen Hawking, Carl Sagan, Timothy Ferris, sans oublier les inclassables comme Walter Alvarez et Bill Bryson (et son extraordinaire A Short History of Nearly Everything). Il ne s’agit que de quelques-uns des auteurs que j’ai engloutis, ceux qui m’ont le plus marqué, la liste est loin d’être exhaustive… Petit à petit, j’ai compris ce qu’est la science, comment elle fonctionne… Elle est cette démarche complètement contre-intuitive qui consiste à admettre qu’on peut être trompés par nos sens et par nos croyances. Qu’on ne peut comprendre les phénomènes vraiment qu’en se basant sur des faits. Et que si les faits ne confirment pas ce qu’on pense, alors, il faut revoir sa manière de penser. Qu’il n’y a pas de vérité unique. Qu’on ne peut pas tout expliquer. Qu’il faut bien admettre que tout n’a pas de sens. Tout ce qu’on peut faire, c’est remettre un trilliard de fois l’ouvrage sur le métier, essayer de comprendre la réalité petit bout par petit bout, chaque question conduisant bien sûr à d’autres questions et très rarement à des réponses. Ce mécanisme – qui se remet sans cesse en question- pourrait sembler inefficace, c’est pourtant grâce à cette approche modeste qu’on a percé quelques-uns des secrets les mieux gardés de l’univers…

Exit la pensée magique, le besoin de se rassurer, le désir fou de trouver du sens pourtant si constitutifs de notre espèce. On se confronte à la réalité telle qu’elle est. Et de là naît la vraie magie. Même si la démarche conduit à plus de questions que de réponses, les quelques réponses ont conduit aux technologies qui nous permettent de faire jaillir la lumière d’une simple pression du doigt, de communiquer en temps réel avec le reste de l’humanité, de faire voler les avions, de nourrir plus d’individus que la Terre ne le permet, de vivre mieux et plus longtemps.

En partageant un bout de leur univers, ces auteurs ont aiguisé mon raisonnement critique, j’ai appris à poser les bonnes questions, à distinguer l’info de l’intox, le savoir de la croyance. D’ailleurs, j’ai compris que je ne suis pas obligé de croire qui que ce soit ni quoi que ce soit. Le savoir scientifique se construit brique après brique et conserve une trace de toutes les étapes. En cette ère extraordinaire du web, je peux accéder aux travaux de chacun en quelques clics (parfois quelques dollars aussi, mais c’est un autre problème) et me faire une idée par moi-même. Et quand je m’attaque à un article scientifique, je dois parfois bosser très dur avant de tout capter, mais l’info est là, la démarche est complètement transparente.

Un projet humain formidable

J’ai surtout découvert que la démarche scientifique est sans doute l’une des plus belles choses que l’esprit humain ait mises au point. Vous pouvez me traiter de grand sensible… La science m’a redonné foi en l’humanité!

cramoisiBien sûr, il y a des dérives, des récupérations, des tricheries, des querelles de clocher… La science est faite par des humains! Elle est imparfaite et le sera toujours. Et c’est aussi pour cela que je la kiffe. Exit aussi les idéaux de perfection inaccessibles, on fait avec ce qu’on a et ce qu’on est!

La science m’a permis de comprendre pourquoi le ciel est bleu, comment se forment les espèces et surtout combien j’avais besoin de renouer avec mon âme d’enfant. De rester ou plutôt redevenir le Petit Prince qui n’oublie jamais une question une fois qu’il l’a posée plutôt que continuer ma lente mais certaine transformation en donneur de réponses, tels le vieux monsieur cramoisi, l’allumeur de réverbères, le poivrot ou le monarque, tous abrutis par leurs certitudes…

Je ne sens plus aujourd’hui ce grand manque au goût amer qui me hantait autrefois. Et ce n’est pas parce que je sais des choses… Même si je sais aujourd’hui que certains infinis sont plus grands d’autres, l’étendue de mon ignorance dépasse toujours le domaine du mesurable. Mais j’ai renoué avec ma curiosité, je sais que l’humanité est entre de bonnes mains, je trouve des questions satisfaisantes à mes questions, et tout ça me fait kiffer grave!

petit_prince

Trouver un vocabulaire commun

On 3.01.2013, in communiquer, by Alan

Rendre les contenus simples mais pas simplistes… Voilà l’un des gros challenges de la communication scientifique.

Une part importante de la solution réside, je pense, dans le choix du vocabulaire. Cela soulève une première question: dans quel registre sémantique aller piocher ses tournures bien senties ? Ce qui soulève immédiatement une seconde question: à quel public s’adresse-t-on ?

Au World Science Festival de New-York, auquel j’ai eu la chance d’assister en 2011, j’ai pu suivre un débat sur le sujet. Les auteurs de science populaire les plus prolifiques du monde se posaient exactement les mêmes questions et disaient aussi beaucoup de bêtises en passant, du genre : s’adresse-t-on au chauffeur routier? Au barman? Qui a-t-on en tête exactement quand on s’adresse au grand public?

C’est le psychologue cognitiviste canadien Steven Pinker qui m’a ouvert les yeux ce jour-là. Citation approximative (c’est de mémoire, hein, 2 ans plus tard… Mais l’esprit y est, je pense):

“Je n’arrive pas à écrire en pensant au barman… Je me suis rendu compte que j’écris mieux quand je pense à un ex-collègue de lycée, quelqu’un d’aussi intelligent et d’aussi éduqué que moi, mais qui a simplement choisi une autre spécialité. Je pense à mon pote qui a choisi la voie du droit par exemple. Il est toujours curieux, il s’intéresse toujours à la science, mais il n’a juste pas le vocabulaire des spécialistes.  Tout comme je n’ai pas son vocabulaire  juridique. Tout comme d’ailleurs, parmi les scientifiques, le physicien n’a pas le vocabulaire du biologiste et vice-versa.”

Pan dans le mille! Pas spécialement fan de cet auteur par ailleurs, j’avoue que ce qu’il a dit m’a touché. En résumé, il s’agit d’écrire pour quelqu’un d’intelligent et de curieux mais qui n’a pas forcément de background scientifique. Du coup, tout s’éclaire: le vocabulaire à viser, et bien, c’est celui d’avant les spécialisations. Celui de bac+0. Voire celui du secondaire quand c’est possible, histoire de ne pas exclure les gens curieux et intelligents qui auraient choisi (ou subi) une autre voie que celle du bac. La règle est toute simple:  éviter les mots que ne comprendrait pas un-e collégien-ne, ou les expliciter s’il n’y a pas de synonyme.

C’est tout à fait possible!

Les auteurs de science populaire anglophone y arrivent bien. Stephen Hawking explique les trous noirs à des non-initiés. Brian Greene explique l’espace-temps, la physique quantique, les trous de vers, sans rien trahir de leur complexité. Richard Dawkins raconte l’évolution avec des mots et des images si simples que pour ne pas les comprendre, il  faut être aveuglé ou manquer singulièrement de curiosité ou d’intelligence. Comment se fait-il que les scientifiques francophones n’y parviennent pas? (A l’exception notable des scientifiques blogueurs, qui font vraiment un boulot remarquable).

Je partagerai ma rengaine sur le terme même de “vulgarisation” dans un autre billet. Tenons-nous en au vocabulaire pour ce billet-ci.

Exemple à (ne pas) suivre:

J’ai la chance de lire l’anglais, je ne m’en prive pas. Du coup, je n’ai malheureusement pas beaucoup de livres de “vulgarisation” francophone sous la main. Mais j’ai quand même quelques bouquins qui traînent. Que je n’ai en général pas lus jusqu’au bout car ils sont incapables de me raconter l’histoire dont j’ai besoin pour entrer dans le truc. Allez, hop, je m’empare d’un ouvrage typique que j’ai commencé plusieurs fois, sans jamais le terminer. Trop barbant. Le Cerveau de Mozart, par Bernard Lechevalier. Dieu sait pourtant si le sujet me passionne. Mais des passages comme celui-ci ne passent juste pas. Extrait, page 34, où l’auteur, évoquant les liens entre mémoire et émotions pour illustrer la formidable mémoire de Mozart, décrit ce qu’un autre auteur de 1937 appelait le “circuit des émotions” :

(…) [Je] vous demande de ne pas vous laisser rebuter par les quelques termes anatomiques empruntés au latin (de la Renaissance !) et de le suivre, muni du schéma de ladite figure, dans son exploration. La pièce maîtresse de ce circuit est sans contexte l’hippocampe (fig. 1 et 2) ainsi appelé en raison de la forme de l’animal marin (il est aussi dénommé « corne d’Ammon »). Il occupe la partie interne de chaque lobe temporal et donne naissance à un faisceau de forme bizarre : le formix qui dessine un arc sous le corps calleux puis plonge dans les tubercules mamillaires visibles à la base du cerveau. De ces deux petites boules montent les faisceaux mamillo-thalamiques (découverts par le médecin de Marie-Antoinette – Vicq d’Azyr) qui se terminent dans les noyaux antérieurs des thalamus (ou couches optiques). De là partent des fibres qui regagnent l’hippocampe.

Inutile de préciser que les illustrations en question montrent des schémas plus cryptiques encore que le discours et clairement hors de portée d’un non-spécialiste. Le plus ironique, c’est que l’auteur le sait très bien… “Ne vous laissez pas rebuter…”

Voyons la même problématique traitée par un auteur canadien anglophone, le génial Dan Levitin dans This is Your Brain on Music: The Science of a Human Obsession. Celui-là, je l’ai lu, et je n’ai pas pu le lâcher:

In the past ten years, neuroscientists have shown just how intimately related our memory system is with our emotional system. The amygdala, long considered the seat of emotions in mammals, sits adjacent to the hippocampus, long considered the crucial structure for memory storage, if not memory retrieval. Now we know that the amygdala is involved in memory, in particular it is highly activated by any experience or memory that has a strong emotional component. Every neuroimaging study that my laboratory has done has shown amygdala activation to music, but not to random collections of sounds or musical tones. Repetition, when done skillfully by a master composer, is emotionally satisfying to our brains, and makes the listening experience as pleasurable as it is.

Traduction libre (et commentaires):

“Au cours des dix derniers  années, les neuroscientifiques ont montré à quel point notre système de mémoire et notre système émotionnel sont intimement liés.”
(On ne me parle ni de Renaissance ni de Marie-Antoinette ni encore de science des années 1930, mais du thème qui m’intéresse quand je cherche à comprendre le cerveau: les avancées de ces 10 dernières années.)
“L’amygdale (bien sûr définie quelques pages auparavant), depuis longtemps considérée comme le siège des émotions chez les mammifères, est adjacente à l’hippocampe, considéré depuis longtemps comme la structure cruciale du stockage de la mémoire, voire de la restitution des souvenirs.”
(Et on s’en fout complètement qu’il s’appelle aussi corne d’Ammon et qu’il ressemble à un hippocampe, raconter cela ici nuirait à la fluidité de l’explication!) 
“Aujourd’hui, nous savons que l’amygdale est impliquée dans la mémoire; en particulier, elle est hautement activée par toute expérience ou souvenir qui a une forte composante émotionnelle. Chaque étude de neuroimagerie que mon laboratoire a conduite a montré une activation de l’amygdale à la musique, mais pas à une collection aléatoire de sons ou de notes musicales. La répétition, lorsqu’elle est réalisée avec talent par un maître-composititeur, est émotionnellement satisfaisante pour nos cerveaux, et rend l’expérience de l’écoute aussi agréable qu’elle l’est.”

Et au-delà du vocabulaire, que disent ces auteurs au fond ?

D’un côté, la narration est pédante, centrée sur la matière, entrecoupée d’anecdotes pompeuses et déplacées et truffée de mots incompréhensibles pour le commun des mortels. De l’autre, la narration va droit à l’essentiel. Centrée sur le lecteur, elle raconte une histoire, avec le strict minimum de mots compliqués. Accessoirement, on valide le discours par un exemple d’expérience. Ce n’est pas “croyez-moi, je sais, je suis l’expert, la preuve: j’emploie des mots que vous ne comprenez pas”, mais “je trouve ça fascinant et je suis heureux de partager pour que vous puissiez le comprendre aussi. Pas besoin de me croire sur parole, d’ailleurs, voici les expériences!”

Si la différence de choix du vocabulaire est frappante, on voit ici à quel point c’est important, on voit aussi qu’il n’y a pas que cela. Je reviendrai dans d’autres billets sur l’indispensable effacement du narrateur pour raconter une bonne histoire et, justement, sur l’art et la manière pour raconter cette bonne histoire.

Encore un petit exemple

Sur Podcast Science, nous avons la chance de bénéficier de contributions spontanées d’auditeurs, qui sont soit spécialistes d’un sujet ou alors se sont passionnés pour un thème, se sont documentés à fond et ont envie de le partager. Dans les deux cas, ils détiennent un savoir mais ne sont pas forcément rompus à l’exercice périlleux de la communication scientifique. Et ça ne manquent (quasi) jamais: ils connaissent si bien leur sujet qu’ils en oublient que le public ne le connaît pas. Voici le premier exemple qui me soit tombé sous la main:

texte soumis original texte remanié après 1e lecture
Par exemple, une hypothèse semble mener à la conclusion d’une hyperalgésie généralisée (une altération des mécanismes centraux de contrôle de la douleur identifiés entre autres grâce à l’augmentation de la substance P (neurotransmetteur) dans le LCR et des anomalies du métabolisme de la sérotonine : dû à des anomalies hormonales d’origines hypotalamiques, à des troubles de l’humeur, à des anomalies cytokiniques ?), mais on ne peut pas déterminer si cela est primitif ou secondaire à la douleur chronique. Par exemple, une hypothèse semble mener à la conclusion d’une hyperalgésie généralisée (une altération des mécanismes centraux de contrôle de la douleur). On aurait identifié cette altération entre autres grâce à l’augmentation de la substance P, qui est un neurotransmetteur, dans le liquide céphalorachidien (autour du cerveau et de la moelle épinière) et à des anomalies du métabolisme de la sérotonine (un autre neurotransmetteur)

 

On aurait certainement pu simplifier encore ici, mais on notera la disparition de l’abréviation “LCR”, des origines hypotalamiques, des anomalies cytokiniques… Les termes qui ne peuvent pas être remplacés ou supprimés (sans quoi on perdrait le message) sont explicitement définis (hyperalgésie, liquide céphalorachidien, substance P) . Le message n’a pourtant rien perdu de son essence.

Les petits trucs, en résumé

  • Avoir un-e auditeur en tête lors de la rédaction et de la relecture. Votre compagne/on, vos parents, un-e ami: quelqu’un que vous aimez et respectez, qui est intelligent-e, mais ne connaît rien du tout au domaine traité;
  • Pour chaque mot technique, vous demander:
    • Ce mot est-il dans le vocabulaire courant? Existe-t-il un parfait synonyme dans le vocabulaire courant?
      Si non, expliquer le mot juste après l’avoir dit. Si les gens ont le sentiment de ne pas comprendre, ils décrochent!
  • Si la phrase, le raisonnement, ou l’énumération sont très longs, se demander:
    • Puis-je faire plus court?
      Si pas possible: proposer une récapitulatif

 

Des commentaires?

Loin de moi l’idée de donner des leçons à qui que ce soit, je ne m’en sens pas du tout la légitimité. L’accès à deux cultures à la fois très proches et très éloignées sur des points précis comme celui-ci et mon parcours d’autodidacte passionné me donnent une perspective que je ne retrouve pas dans le monde académique et que j’ai envie de partager. Ma vision est peut-être encore un peu partielle. Je l’affûte sans cesse, mais je suis preneur de toute perspective. N’hésitez surtout pas à entamer le dialogue, les commentaires sont là pour ça :)

Tagged with:  
*